
FORUM DE LA V1 DU JEU FERMÉ |
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Invité Invité

 | Sujet: Sculpture à l'acide 19.02.12 13:51 | |
| Elle était pas belle, la vie ?
Depuis bientôt un an qu'elle traversait la fédération, dont six mois à bosser comme mercenaire free-lance pour les triades Weng, Sybille avait pu se rendre compte que les bridés n'étaient plus à une contradiction près : la modernité côtoyait l'immémorial, le clinquant avec l'immonde... une infinité de contrastes qui tranchait définitivement avec l'U.N., où l'on pouvait clairement faire la différence entre les régions qui avaient le moyen de s'offrir des tours de verre taquinant le ventre de la stratosphère et celles qui ne l'avaient pas. Prenons Jiejing par exemple, la perle de la fédération : tout autour du secteur du palais, vous pouvez apercevoir de nombreux quartiers bien propres décorés de buildings aussi gras que haut, véritable jungle où les requins de la finance côtoient des yakuzas vêtus de peaux de tigre, le tout sous l'oeil vigilant de la milice et des propriétaires de boutiques de luxe. On pourrait donc croire qu'il s'agit du repaire de la jeunesse dorée de cette première année d'après-guerre, avide d'implants cybernétiques ainsi que de drogues exotiques... que nenni ! La véritable agitation, le véritable coeur de la capitale se dissimule derrière sa devanture clinquante : le quartier de Chen Qu, où chacun pouvait marcher à l'ombre des stands odorants, surplombé par des fils à linge bariolés passant d'un immeuble défraîchi à l'autre. Pas franchement une zone de non-droit, car la milice s'y trouvait de façon plus visible que dans les autres quartiers, mais simplement un endroit où l'on pouvait vivre et faire ses affaires sans s'inquiéter d'avoir à consulter sans cesse sa montre ou à resserrer son noeud de cravate.
C'était ce à quoi songeait Sybille, tandis qu'elle étendait avec délice sa carcasse musclée dans l'onde divinement brûlante d'un onsen, une serviette humide passée autour des reins et de la poitrine. En ce début de soirée, peu de monde prenait le temps de se délasser d'une façon aussi désuète et c'est pourquoi elle se trouvait presque seule dans la partie des bains à ciel ouvert réservée aux femmes, les yeux clos et le sourire béat. Des cheveux d'un blond presque blanc, qui semblaient susciter inexplicablement des crises de jalousie chez ses compagnes de bain parfois invraisemblablement teintées, s'étalaient sur la roche à laquelle elle était adossée comme une imposante étoile de mer. A moins qu'elles ne soient jalouses de son physique d'ex-soldate de choc européenne, allez savoir...
La française avait mis un sacré bout de temps avant de découvrir ce petit coin de paradis. Il faut dire que les gens du coin ne sont pas très causants, surtout envers les femmes gaijin capables de les regarder physiquement de haut : non qu'ils soient malpolis ou quoi que ce soit, mais c'est simplement que dans Chen Qu on préfère s'occuper de ses affaires pour éviter de s'attirer des ennuis. C'est donc en se promenant dans ce quartier où elle avait élu domicile que Sybille était tombé sur l'édifice thermal de madame Shu, une veuve de guerre bien conservée pour ses cinquantes balais avec qui elle s'était lié d'amitié après un duel de regard qui avait du rester gravé dans les annales de l'endroit : la matrone chinoise dans toute sa splendeur contre une vétérante du front qui cherchait à assouvir son péché mignon. Nul ne saurait dire qui détourna le regard la première, mais tout le monde s'accorda pour affirmer que madame Shu réserva à partir de ce moment-là les meilleurs services pour cette cliente très spéciale. Car oui, Sybille Chardot était une inconditionnelle des bains brûlants, surtout après une dure journée de labeur ou une solide bagarre avec des racailles ou des yakuzas qui ne l'auraient pas reconnu. Elle ne connaissait rien de mieux pour détendre les muscles et alléger l'esprit, surtout lorsqu'on lui servait un thé à la menthe odorant tandis qu'elle barbotait avec ravissement sur le bord d'un bassin de pierre brute... rien à voir avec les hammams parisiens ou les thermes romains, ça non !
Bref, toujours est-il que Sybille profitait pleinement de ce début de soirée car Yuri, son contact au sein de la triade Weng, lui avait téléphoné plus tôt pour lui dire que sa mission de protection actuelle était suspendue pour la soirée. La chose étant inhabituelle mais non pas rare, la française ne s'était pas fait prier pour sauter sur l'occasion de se faire une soirée de détente avec des brioches à la viande achetées dans la rue, un bon bain et pourquoi pas une tournée des bars pour écouter les derniers potins. Après tout, ce n'est pas comme si elle appréciait la personne qu'on lui avait ordonné de protéger : un espèce d'artiste surréaliste écossais dépressif, qui tantôt courait les réceptions chiantes comme la mort où elle devait se contraindre à s'habiller et à agir discrètement... et tantôt qui restait chez lui à créer des bizarreries ou à pleurer sur son pathétique sort de créatif. C'en était presque vomitif. Pourtant l'homme n'était pas vilain à voir, avec sa peau usée avant l'heure et ses longues mains sèches, mais il n'avait jamais manifesté le désir de lui parler. Sans doute la considérait-elle comme un meuble ou au mieux comme l'un des rares supports encore vierge qui gisaient dans sa demeure des quartiers plus aisés, allez savoir avec ces buveurs de whisky au crâne épais.
Il n'empêche qu'à la longue l'incongruité de cette mise en l'écart de son devoir de garde du corps pour cette soirée précisément par l'ami Yuri finit par faire tiquer l'instinct rebelle de Sybille, qui finit par émerger des bains comme une musculeuse Vénus avant d'aller se rhabiller et de se rendre à la villa du sieur Mac Ewenn. Laquelle finit par se découper, obscure sous la lumière crue d'un lampadaire proche. Ce n'était pas normal : l'artiste ne se couchait généralement que très tard, laissant toujours l'intégralité de la maison allumée tandis qu'il travaillait, lisait ou se saoulait... et la porte d'entrée était clairement entrouverte. Plusieurs scénarios se mirent alors à bouillonner dans le ciboulot de la française tandis qu'elle se planquait dans un coin sombre et dégainait le petit Smith&Wesson qu'elle gardait à la cheville pour les occasions où elle n'était pas en mission, le plus probable étant l'hypothèse du cambriolage en l'absence de Jack. Mais qui serait assez fou pour vouloir faire les poches de quelqu'un que tout le monde savait protégé par une triade ?
Elle ne tarda pas à avoir la réponse quand quatre hommes aux traits racés et vêtus de costards-cravates sortirent par la porte avec nonchalance, trois d'entre eux affichant des visages impassibles tandis que le dernier s'illuminait d'un sourire sadique. Des professionnels, qui cachaient leurs armes mais qui étaient déjà en train de sonder la rue à la recherche d'un quelconque témoin. Sybille se rencogna d'autant plus et les laissa s'en aller à pied dans l'autre sens avant de compter jusqu'à dix et de filer vers la villa silencieuse, pointant son révolver canon vers le sol et le coeur battant. Si il était arrivé quelque chose à son protégé, on risquait de lui sucrer sa prime, pour sûr ! Elle passa la porte précautionneusement en sondant les ténèbres glauques, prête à ouvrir le feu sur tout retardataire en train de préparer l'incendie des lieux par exemple.
"Monsieur Mac Ewenn ?"
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|  | | Invité Invité

 | Sujet: Re: Sculpture à l'acide 09.03.12 5:47 | |
| Aujourd'hui, ils étaient venu pour lui... Aujourd'hui, ils étaient venu pour ses œuvres... Aujourd'hui, ils étaient venu pour sa vie.. On dit souvent qu'au derniers moments de son existence, on revoit soudainement le fil de sa propre vie comme une séance de diaporama... Mais, en vérité, on ne voit guère plus que le sol, son propre sang et le visage imaginaire de quelques doux souvenirs accompagnant l'esprit à l'agonie. Jack gisait là, couché sur le flanc gauche au sol, en plein centre de son salon dévasté, ses bras brûlés et ses poignets déchiquetés encore solidement attachés au cuir noir et ridé de deux ceintures, elles mêmes liées au traversant d'une chaise en bois de chêne crépitant... Son épaule gauche ne lui faisait plus mal, à vrai dire, il ne sentait même plus ses bras ou ses mains. Sa joue gauche reposait mollement sur le parquet poussiéreux, ses paupières se fermant doucement sur ses yeux fatigués. De ses lèvres ensanglantées s'échappait un halètement rapide et saccadé, entrecoupé de bruyantes déglutitions... Son esprit, ivre de whisky et de douleur, s'était replié complètement replié sur lui-même comme une pièce de papier qu'on plierait encore et encore, jusqu'à ne lui donner qu'une forme minuscule et abstraite. Juste devant son visage meurtri reposait un petit monolithe d'un noir velouté, clignotant d'une faible lumière bleutée, l'écran coloré et animé de petits personnages aux formes douces contrastant avec la macabre couleur rouge de la flaque de sang dans laquelle le petit iPhone reposait... Animé uniquement par un instinct de survie incertain et un maigre espoir, Jack étira son cou et murmura doucement au creux de l'appareil noir. "... Call … S... sky-blue... castle... Please... call the sky-blue... castle..." ¤¤¤ Aujourd'hui, ils viendraient pour lui... Aujourd'hui, ils viendraient pour ses œuvres... Aujourd'hui, ils viendraient pour sa vie.. Jack, affalé dans son canapé, la tête supportée par sa main droite elle-même reposant sur un des accoudoirs, frottait doucement son crâne comme pour dissiper la douleur lancinante qui l'assaillait. Il ouvrit prudemment ses yeux, ne sachant pas l'heure qu'il pouvait être, afin de ne pas se faire aveugler par la lumière, et chercha du regard le cadran digital placé à côté de son écran démesuré... 14:24. Les restes de sa dernière « collation » nocturne étaient répandus sur et autour de la table basse rectangulaire, d'un verre mat. Quatre bouteilles vides de whisky de marque, une douzaine de verre à shot vides, deux cartons de nourriture chinoise instantanée et quelques magazines d'arts et d'autres choses. Avec tout cela se trouvait aussi un large verre remplis accompagné d'une bouteille d'eau fraîche ainsi que d'une boîte d'aspirine, sans doute laissée là par une des "maids" engagée par Jack. L'artiste mobilisa sa voix pour en appeler à la personne qui travaillait aujourd'hui avant d'avoir pour première réponse un vif pic de douleur à la tête, laissant l'écossais maugréer dans sa barbe. Quelques minutes plus tard, une jeune femme chinoises aux cheveux attachés en un discret chignon entra dans le grand salon, se mouvant silencieusement dans ses amples habits sombres. Elle salua Jack d'une petite révérence avant de demander en quoi elle pourrait se rendre utile, ce à quoi l'artiste répondit avec sympathie et, accessoirement, un accent fort caractéristique... "... Don't trouble yourself with me, good Chou … I'd like to be left alone today, so maybe now is the time to go see that romantic movie you've talking about, no ?..."Une petite expression de surprise traversa rapidement les traits fins de la jeune femme, remplacée bien vite par un doux sourire. Il n'était en effet pas dans les habitudes de Jack de donner des journées à ses maids, à part lorsqu'il se sentait l'envie de travailler sur un gros projet, et il était encore plus surprenant qu'il se mêle des leurs goûts cinématographiques... Remerciant aimablement Jack d'une ample et silencieuse révérence, Chou s'esquiva aussi rapidement et silencieusement qu'elle était apparue, récupérant au passage les quelques affaires qu'elle avait apportée. Jack n'eut que le temps de murmurer un faible "... Thanks ..." avant que la jeune femme ne referme derrière elle la lourde porte du manoir de l'artiste... Quelques aspirines et massages de tempes plus tard, Jack se libéra de la confortable prison de son canapé, alluma son écran d'un ordre vocal et commença à méthodiquement récupérer de volumineux classeurs et ouvrages divers qu'il posait sur la table basse en un tas plus ou moins organisé. D'un œil distrait et tout en appelant son chef de la sécurité pour annuler tous ses rendez-vous et sorties de la journée, l'artiste observait les informations qui passaient à la télévision... En plus des nouveaux attentats terroristes et des nouvelles de « l'honorable armée de la fédération » combattant les « troupes hypnotisée par la propagande nationaliste », il fut mention des répercussions des funérailles du chef de la fédération lui-même et de l'avenir de l'alliance asiatique... Après quelques minutes d'allers et de retours, Jack avait formé un impressionnant tas de paperasses en tout genre qu'il tria selon leur importance : inventaire de certains musées, dettes contractées envers la triade Weng, prix des œuvres achetées lors des enchères ou leur lieu d'expositions, dettes contractées envers la triade Weng, divers rapport de soirées cocktails plus ou moins ennuyante et dettes contractées envers la triade Weng... Oh, il n'y avait rien de bien surprenant à ce que, malgré une gestion prudente de son argent, Jack MacEwen soit un homme étranglé par les dettes... Car une fois qu'on vend son âme au diable, on ne la récupère pas aussi facilement que cela. La corruption est d'abord subtile : une simple offre d'offrir à l'artiste une protection rapprochée privée afin d'assurer sa sécurité et celles de ses œuvres. Sécurité qui était toujours étonnamment remises en question lorsqu'une fois le contrat signé, telle ou telle sculpture disparaissait mystérieusement... Ensuite, ce fût la proposition d'offrir à Jack quelques menues dispositions destinées à rendre sa vie confortable, alcool, drogue, putes, manoir, voitures de luxes et place dans les soirées les plus prestigieuses de l'aristocratie moderne chinoise. La triade était partout et invisible à la fois et savait mettre en valeur ses plus beaux atouts... Jack n'avait qu'à fournir un petit pourcentage de ses ventes à la famille Weng lors des enchères. Un pourcentage qui n'a cessé de grossir, et grossir... Jusqu'à ce que l'artiste en soit presque déficitaire...Ce fut à ce moment là, et malheureusement trop tard, que l'artiste s'était rendu compte de son fourvoiement. Il était devenue le pantin de la famille Weng, le petit singe savant, l'exotique écossais qui donnait une image de marque et de civilisation à leurs activités plus ou moins criminelles... Sage chien-chien à son maî-maître qui n'aboie, ne s'agite et ne va chercher le bâton que lorsqu'on le luit demande accompagné d'un su-sucre... Mais Jack aussi pouvait jouer à ce jeu là... Il noua des liens de plus en plus étroit avec un groupuscule criminel qu'il connaissait uniquement par l'intermédiaire d'une ancienne compagne d'étude japonaise. Une femme de l'ombre, qui a toujours su observer et agir dans les ténèbres, toujours invisible. Elle était devenue la maîtresse d'une guilde de voleurs moderne, spécialisée dans le vol et le recel d'œuvres d'art et de matériel électronique ou militaire en plus des habituels réseaux clandestins... C'était en cette femme, amante d'un temps qui n'était plus, qu'il avait le plus confiance malgré son « métier » mais en qui il ne pouvait pas se tourner, sa propre célébrité n'allant pas de pair avec le secret de l'existence de son amie... Elle avait su frapper là où la triade Weng s'y attendait le moins en dérobant régulièrement quelques unes des pièces les plus chères de l'artiste et en les faisant plus ou moins « disparaître » du marché en les faisant passer à l'ouest par bateau. La famille criminelle, qui était si sûre d'elle, fut tout d'un coup très gênée de voir qu'elle n'était plus la seule à organiser ces larcins d'œuvres d'arts... Ne trouvant pas le moyen de remonter jusqu'à la mystérieuse amie de Jack, la triade laissa enfin tomber le masque pour révéler sa nature sauvage et impitoyable... Avec une effroyable efficacité, la triade récupéra des informations sur le groupuscule rival et découvrit le lien d'ancienne amitié qui pouvait unir Jack à la chef voleuse... Mais l'artiste écossais devait être protégé pour garantir l'image de marque de la triade, et s'il était capable de conserver le secret de l'identité de son amie, certains de ses anciens compagnons de classes étaient plus vulnérables. Nobuo était mort... Jack ne pouvait pas s'empêcher de penser qu'il avait disparu par sa faute, par son inattention, par son manque de vigilance ou d'anticipation... Il ne lui avait confié que le strict minimum concernant sa relation avec la jeune voleuse japonaise, et Jack connaissait suffisamment le psychologue japonais pour faire confiance en son obstination et sa loyauté. Lorsque l'écossais essayait de donner un sens à la disparition brutale et sanglante de son ami, il tentait de se convaincre que la famille Weng utilisait la mort de Nobuo comme un avertissement envers Jack... Que sa position de singe savant dans la triade ne lui permettrait pas d'échapper indéfiniment au châtiment qui s'imposera un jour ou l'autre... Avalant d'un trait un café très sucré, Jack secoua sa tête comme pour chasser de son esprit ces funestes souvenirs. Il leva les yeux en direction du cadran digital et ne put que blêmir quant il y lut 17:12 Se frottant les yeux en essayant de contrôler les tremblements qui envahissaient progressivement ses mains, Jack inspira très profondément avant de prendre dans ses mains une petite boîte d'allumettes. Il regarda, pensif, l'impressionnant tas de papiers administratif qu'il avait déposé dans un massif vase en terre cuite, sur la terrasse d'un des étages de son manoir. Dans cette vasque se trouvait toute son « histoire » en tant qu'artiste... ainsi que le seul moyen pour la triade Weng de connaître ce que les pièces qui leur ont été dérobées sont devenues, négociées par la voleuse aux nations européennes ou australiennes. Si Jack avait vendu son âme et ses œuvres au diable, l'artiste souriait à l'idée d'avoir le dernier mot.... Non, la triade Weng ne le manipulera plus, n'utilisera plus ses œuvres comme une monnaie d'échange pour se rapprocher des sphères aristocratiques ou politiques de la Chine. Bien sûr, les Weng n'apprécieront pas ce geste, mais qu'ils le fassent « disparaître accidentellement » aujourd'hui ou dans quelques mois, lorsque l'artiste ne leur sera plus d'aucune utilité, quelle différence ? Au moins... Celle que Jack surnomme avec affection « Azur » n'aura pas, ou plus, à craindre le châtiment des Weng. Jack regarda longuement la masse de papier lentement se consumer devant lui. De petites parts de l'histoire de ses œuvres qui partaient en fumée... Des œuvres qui deviendraient orphelines, trop abstraites pour être identifiées à un quelconque artiste. Dans un soupir de soulagement et d'inquiétude mêlés, l'écossais jeta aussi dans le brasier ses cartes de crédits et d'identité qui crépitèrent aussitôt en dégageant une désagréable odeur de plastique brûlé... Néanmoins, et malgré sa résignation quant à son funeste futur, Jack ne parvint pas à se résoudre à laisser tomber dans les flammes son vieux passeport, celui qu'il avait utilisé pour voyager jusqu'au Japon à une époque où le biométrique n'était pas aussi répandu... Alors que ce qui aurait pu permettre à la famille Weng de retrouver et s'approprier les œuvres de Jack terminaient de se transformer en cendres et en braises, l'artiste regarda avec tristesse l'heure qu'affichait son petit iPhone... ... 19:56. ¤¤¤ Maintenant, ils étaient là pour lui... Maintenant, ils étaient là pour ses œuvres... Maintenant, ils étaient là pour sa vie.. 21:22... Jack était allongé sur son canapé lorsqu'il entendit que quelqu'un frappait à sa porte. A ses côtés se trouvaient une bouteille de whisky vide et une petite poche plastifiée vide elle-aussi, leurs contenus ayant été respectivement bu et fumé par l'artiste écossais qui pensait qu'un peu d'alcool et de marijuana calmeraient corps et esprit. Légèrement léthargique, il trouva néanmoins la force de se relever pour se diriger vers la massive porte d'entrée. Collant son oreille tout contre le bois, il écouta attentivement, essayant de museler l'instinctive peur de la mort qui commençait à ronger ses entrailles... Du mandarin... C'étaient bien eux. "... No, I won't work for the bloody Weng family anymore … Go away ..." dit-il à l'attention de ses visiteurs. " Jiékè xiānshēng, it is quite sad that you didn't change your mind. But do not worry, the time of negociations is over... Do you know why we are here ?" répondit une voix grave, au puissant accent asiatique. "... I do ..." murmura l'artiste alors qu'il déverrouillait docilement la porte... Ouvrant la porte, l'écossais regarda attentivement la demi-douzaine d'homme, tous arborant les tatouages typiques des triades... Celui qui passait pour être le « chef » de la bande ne devait pas avoir plus de 25 ans et arborait une fine barbe noire taillée avec soin. Armés de chaînes et de bâtons de fer, les hommes l'expédition punitive entrèrent calmement dans le manoir de l'artiste... Le calme avant la tempête. Comme amuse-bouche pour la sinistre soirée qui s'annonçait, les hommes de la triade choisirent de rouer de coups Jack sur le palier de sa porte... Peu habitué à la violence, l'écossais imbibé se retrouva bientôt au sol, complètement prostré, essayant de protéger sa tête avec ses bras, l'alcool qui coulait dans son sang atténuant néanmoins la douleur. Puis, trois des yakuza l'empoignèrent solidement et le traînèrent sur le parquet jusqu'au salon où ils prirent grand soin de l'attacher solidement à une chaise en plastique. Encore légèrement sonné, Jack mobilisa sa concentration pour ne pas s'évanouir maintenant... Il ne leur donnerait pas cette satisfaction... "... Are you not going to kill me already ?..." grogna-t-il... " Kěxí bùshì, xiānshēng yìshùjiā. A dead man is not worth very much to the Weng family... You know that as much as we do, mister MacEwen. We're only here to see if you're willing to tell us what is the name of this rìběn jìnǚ your friend Nobuo told us about.""... N... Nobuo ? He would never... betray me..." continua Jack entre deux respirations, essayant de se convaincre qu'on essayait de lui mentir pour mieux le manipuler. " The man himself was not very talkative... But his notes and books about you were far mor, mister MacEwen. Now, tel us about this girl... You can still avoid Weng's retribution..."Restant silencieux devant ses bourreaux, Jack fut récompensé par une série de puissants coups dans les côtes et le visage. Son crâne vrillait déjà de douleur, mais Jack savait qu'après le vol du Dragon d'Or du chef de la famille Weng par son amie, quelqu'un devrait payer. Et quel meilleur bouc-émissaire qu'un étranger comme lui... ? "...I'm already dead … If you don't kill me... tonight, you will next week... or next month... I know my place in the devil's family..."" Ha ha ha ! Xiānshēng MacEwen... Kàn! " s'amusa le chef des gangster. " Do you really think your death will change anything... ? We will find the jìnǚ, one day or the other... We will make her pay the dishonor she brings on our house... But you... "Donnant un ordre d'un vif geste de la tête, le chef de l'expédition punitive s'agenouila pour se mieux se mettre au niveau de Jack. Lui saisissant durement la mâchoire, il releva son visage ensanglanté pour mieux planter dans son regard ses yeux noirs, aussi cruels que froids... Les lèvres du bourreau esquissèrent alors un rictus infâme, trahissant un sadisme profond, qui instilla la plus pure et terrible des peur dans l'esprit de l'écossais... Sa voix se fit suave et "... You will only see a third of what we'll do to your whore ...""... As I said, a corpse is no use for the family, we have already found a use for you : a warning for those who would like to betray us... We will break you, gweilo... Body, and mind ; shēntǐ hé xīnlíng. Do you understand ? You wil become the living proof that no one..."... in the whole China ......ever ...... fuck ...... with the Weng family ..."Une vive douleur dans le dos de Baldur lui arracha un hurlement qui fut aussitôt muselé par un solide coup de poing au visage de la part du chef de l'expédition punitive... Les longues minutes qui suivirent ne furent pour l'artiste qu'un tourbillon flou d'assauts brutaux et implacables, de coups et de blessures. Malgré l'alcool et la drogue qui embrumaient son esprit peu à peu vrillé de douleur, Jack comprenait que les hommes n'étaient pas là pour le tuer, mais pour s'amuser... Le passage à tabac continua ainsi pendant presque une heure avan que ses bourreaux ne se lassent enfin de leur marionnette à moitié-morte... Reprenant avec grandes peines ses esprits, Jack réalisa que le chef gangster avait replongé ses yeux noirs dans les siens, son sang ayant depuis longtemps souillé les costumes impeccables des yakuza. Trop agonisant pour comprendre la moindre chose, l'écossais ne put qu'haper les mots « ironie » et « marionette cassée » avant que ses yeux ne lui renvoient l'image terrifiante d'un des homme marchant vers bras portant une grande bassine métallique qu'il reconnaissait trop aisément... C'était dans cette bassine qu'il faisait ses mélanges d'acides et produits chimiques destinés à sculpter et ronger le métal de ses sculptures. Et ils allaient les utiliser sur lui ! Se débattant avec l'énergie du désespoir, Jack ne parvint qu'à se laisser choir avec la chaise au moment où l'on versait sur lui le corrosif liquide. Une indicible douleur envahit alors ses bras et son dos entier alors qu'il humait déjà le parfum de sa propre chair qui brûlait... Rien ne l'avait préparé à une telle torture, à cette effroyable sensation que quelque chose vous dévore vivant... Incapale de réfléchir et de retenir ses larmes, ne pouvant articuler autre chose que des cris de paniques, assommé par la douleur Jack sombra rapidement dans l'inconscience alors qu'autour de lui ses bourreaux fouillaient déjà son manoir à a rechercher de quelques butins... Aujourd'hui, ils étaient venu pour lui... Aujourd'hui, ils étaient venu pour ses œuvres... Aujourd'hui, ils étaient venu pour sa vie.. |
|  | | Invité Invité

 | Sujet: Re: Sculpture à l'acide 20.03.12 10:16 | |
| Les nerfs à vif, Sybille se mit à fouiller les ténèbres du regard sans s'attendre le moins du monde à ce que Mac Ewenn lui réponde et se maudissant intérieurement de son erreur de débutante : si l'un des intrus était demeuré en arrière pour effacer les traces de leur effraction, non seulement il devait avoir eu le temps de se cacher derrière un meuble en l'entendant, mais il aurait toute latitude pour l'aligner vu la façon dont sa silhouette se découpait dans l'entrée avec la lumière du lampadaire de la rue ! Heureusement le hall d'entrée de la villa ne manquait pas de meubles massifs, et un simple bond lui suffit pour se mettre à l'abri, l'épaule calée contre une parodie de buffet Louis XV dont le la surface avait semble-t-il souffert d'un coup de batte taquin qui avait creusé en profondeur le bois, lui faisant régurgiter sur le sol le contenu de ses tiroirs comme un humain l'aurait fait de sa bile en pareille situation. Le doigt le long de la gâchette, Sybille écouta le silence, épia une respiration ou un glissement de chaussure sur le carrelage, quelque chose qui prouva que dans cette fichue baraque se trouvait quelque chose sur laquelle elle pouvait passer sa rage d'avoir failli à sa mission.
Rien.
Puis, un bruit infime. Celui que n'importe quel soldat peut reconnaitre après l'avoir entendu une fois, quel que soit le coin du monde où il se trouve.
Le râle d'un mourant.
N'y tenant plus, la française progressa le dos courbé en direction de la salle de réception où l'écossais avait pris l'habitude de travailler depuis qu'il s'était cloitré dans sa cage dorée avec son whisky, ses sculptures baroques et son foutoir innommable que même les femmes de ménage embauchés par la triade Weng pour le surveiller n'arrivaient pas à nettoyer sans se départir de leur habituel sourire artificiel. Inutile de dire que Sybille leur avait battu froid dès qu'elle avait mis un pied dans ces lieux, surtout depuis qu'elle avait découvert presque sans surprise que ces poupées domestiques avaient toutes dans le dos un tatouage obtenu dans une prison de haute sécurité d'un coin perdu de Yiyu. Pas exactement le genre à mettre sur ses genoux ou à sermonner si un morceau d'argenterie disparaissait, endurcies comme elles devaient être. Un meuble, un coin de mur, un pilier en néo-placo-platre... et elle parvenait dans l'atelier improvisé, présentement baigné par les rayons de lune passant par une baie vitrée faisant au moins la moitié du mur du fond. Pas trace d'une quelconque embuscade, mais au milieu de la pièce...
Au milieu de la pièce, un homme attaché à l'envers sur une chaise, renversé sur le sol et les bras tendus en avant comme une supplique pour que l'on achève ses souffrances. Il respirait encore, mais à peine, émettant juste un râle de temps en temps.
"Merde"
Bien que consciente de la silhouette prostrée de son protégé qui se découpait dans la lumière hallucinée du dehors comme une énième œuvreavai inachevée abandonnée par son créateur, la garde du corps avait commencé par faire prudemment le tour des lieux, veillant à ne pas marcher sur le détonateur d'une mauvaise surprise mécanique laissée par un plaisantin sordide. Lorsqu'elle se fut assurée de façon presque certaine de la sécurité des lieux, elle poursuivit son examen par celui de l'étage où se trouvait en particulier la chambre et l'entrepôt de Mac Ewenn, où rien ne semblait avoir été dérangé. Pas de doute, il s'agissait bien d'un règlement de compte et pas d'un cambriolage ayant mal tourné. Après quoi, l'ex-militaire redescendit au rez-de-chaussé, rengaina son arme et commença à s'approcher de la victime après s'être définitivement assurée que rien de pire qu'une odeur pestilentielle ne risquait de lui sauter à la figure si elle tentait de toucher au poivrot... mais rien, pas même une petite charge de semtex accrochée à l'appât pourtant laissé bien en vue. Réflexion sans doute un brin paranoïaque compte tenu des pratiques habituelles des gangs locaux, mais c'était ce don pour prévoir l'impossible qui avait sauvé la vie plusieurs fois à la française aussi bien sur le champs de bataille que durant des épisodes mouvementés de son travail.
L'odeur la frappa de plein fouet, piquante, âcre, la renvoyant à cette fameuse campagne de France où elle avait fait ses armes contre ces salopards de Nordiques... Reims, la "bataille de la couronne", où les U.N. étaient parvenus à repousser les envahisseurs au termes de jours de combats acharnés avant de devoir reculer sous un enfer de tirs d'artillerie. Mais le pire, c'est que ces fils de chiens avaient laissé derrière eux des cadeaux d'un genre très particulier : des mines à détecteur de mouvement placées dissimulées près d'appâts, qui dégorgeaient de pleins litres d'acide sulfurique compressés à environs un mètre à la ronde. Il n'y avait généralement plus grand-chose à sauver des pauvres bougres qui s'étaient imprudemment approché d'un dépôt de munition ennemi, ni même des munitions en elles-même. Ici le but était le même, comme le comprit Sybille en voyant à côté de la victime la bassine qui lui servait à mélanger les produits grâce auxquels il parvenait à ronger, à corroder le métal de ses matières premières jusqu'à en extraire ses œuvres torturées : le but avait été d'estropier l'artiste, pas de le tuer... même si le choc et la douleur inimaginable que devaient causer des bras en train de fondre aurait pourtant fait craquer n'importe qui.
"Voyons cela... ouais, pas beau à voir. On va dire que ça aurait pu être pire."
De fait, il ne demeurait plus que deux longues protubérance rongées jusqu'à l'os à partir du coude jusqu'au poignet, conservant à peine quelques filaments de chair et de tendons fumants dont même un chien n'aurait pas voulu. La situation avait néanmoins deux points positifs : d'abord, celui que la chair avait fondu, cautérisant la plaie et évitant une hémorragie fatale, même si ce n'était qu'une question de temps avant que les digues de vaisseaux ne se rompent et achèvent le travail. En outre, le "traitement" avait plongé Mac Ewenn dans un état de choc qui lui évitait de trop souffrir et de s'arracher ce qui lui restait de peau en gueulant comme un damné. Faute de mieux, l'ex-militaire lui fit donc un garrot serré au deux bras et partit à la recherche de calmants et d'antidouleurs, dont le placard de la pharmacie s'avéra rempli quoique singulièrement ponctionné, et pas de longue date. Cela ferait un cocktail parfait le temps qu'ils parviennent à l’hôpital.
Minute, l’hôpital ?
Pouvait-elle vraiment emmener à l'hôpital quelqu'un qui venait de se faire passer à tabac alors qu'il était sous la protection des triades Weng ? A ce tarif là, même celui contrôlé par son employeur risquait de ne pas être sûr... que faire ?
"A moins que ce ne soit pas par hasard qu'on s'en soit pris à Ewenn... que ce soit une triade rivale ou que ce pochtron ait provoqué la colère du grand patron, il ne passera pas la nuit si je leur amène."
Son portable cabossé à la main, Sybille mit de longues minutes à se décider en faisant les cents pas, le bruit de ses talons sur le carrelage marquant la cadence avec les râles de l'écossais quasi-moribond. Finalement, ses doigts déplièrent d'une pichenette l'appareil et composèrent un numéro qu'elle connaissait presque par cœur. Il n'y eut qu'une seule sonnerie avant qu'on ne décroche et qu'on réponde d'une voix rogue empreinte de sommeil.
"Wang Fô, j'ai une urgence pour toi."
"..."
" Non, vieille loutre, ce n'est pas pour moi. Mais il va falloir se manier si tu ne veux pas avoir à appeler un corbillard pour la suite."
"... !"
"Oui, moi aussi je t'aime. A tout de suite, rapace."
L'ex-militaire se tourna ensuite vers le gisant, soupira, et coupa les liens rudimentaires avec un vieux morceau de métal qui trainait à proximité. Ce n'est qu'alors qu'elle découvrit l'iphone de l'artiste à côté de lui, comme si il avait tenté d'appeler quelqu'un en utilisant la commande vocale... mais le nom de référence ne lui disait strictement rien, aussi éteignit-elle l'engin pour éviter qu'on ne la piste et le mit dans sa poche après un instant d'hésitation. Ce n'est qu'alors qu'elle se décida à soulever le blessé comme un gros jambon et de le mettre sur son épaule avec un grognement, puis de se diriger pesamment vers le garage où devait se trouver le dernier joujou de luxe qu'il s'était payé... du moins, si les professionnels qui se faisaient passer pour de petites frappes ne s'étaient pas amusées à crever les pneus. Il ne restait alors plus qu'a espérer qu'Ewenn tienne le coup et que le cuir des sièges puissent être nettoyables par la suite, vu les taches qui maculaient son pantalon et le reste de sa personne...
Fort heureusement, le trajet ne fut pas très long pour rejoindre le centre populaire de Chen qu, d'autant plus que le petit bijou de Maserati de couleur gris métallisé qui commençait à prendre la poussière dans le garage était aussi puissante que peu discrète, si bien que Sybille l'avait rapidement abandonnée sans remord sur un parking à moitié désert. Nul doute que si elle repassait dans une heure pour venir la rechercher, celle-ci ne serait plus qu'un morceau de pièce détachées prêtes à vendre, quoiqu'en disent les autorités les autorités de Yiyu qui clamaient à tous vents que cette métropole était la plus sûre au monde. La propagande était bien la même partout, d'autant plus virulente que la guerre était terminée et la paix précaire. La mercenaire était donc sortie du bolide et avait mis mac Ewenn en travers de ses larges épaules, après avoir veillé à dissimuler rapidement à l'aide de bandages les plaies monstrueuses de l'artiste... ainsi, ils pouvaient avoir des chances de passer devant des yeux inattentifs pour des compagnons de débauche rentrant chez eux, l'un se trouvant obligé de porter l'autre qui devait être sur le point de rendre ses cinq dernières bières. Quant aux yeux attentifs, ils ne manqueraient pas de remarquer l'attitude amorphe du blessé ainsi que l'état de ses bras et ne chercheraient pas à ennuyer la jeune femme.
Elle et son chargement finirent donc par arriver sans encombre dans une rue passante, et plus précisément face à une boutique aux murs défraichis dont la plaque vissée de guingois annonçait qu'il s'agissait d'une clinique vétérinaire dont le propriétaire était un certain Wang Fô. Poussant du pied la porte de bois craquelé qui lui faisant obstacle, Sybille pénétra donc dans la salle d'attente de l'officine étrangement vide à cette heure de la nuit, ce qui ne l'empêchait pas d'empester comme si un troupeau de bœufs étaient venus y déféquer il y a une heure, ses murs étant d'ailleurs mouchetés de traces d'humeur dont l'incrustation témoignait de leur ancienneté. Il n'y avait pas de secrétariat, même pas de table, juste un immonde canapé plus rance encore que les murs et une poignée de chaises dont la moitié était bancale, le tout éclairé par la lumière crue d'un néon. Autant dire que l'endroit n'était pas du tout engageant, tant il faisait davantage penser à l'arrière-boutique d'un boucher qu'à une véritable clinique. Le grincement d'une porte au fond de la pièce avertit la française que le propriétaire des lieux l'attendait en salle d'opération, si bien qu'elle se dirigea dans cette direction, ouvrit la porte sans attendre et la passa en avançant en crabe tant elle était moins étroite que celle de l'entrée. Là encore, l'endroit était aussi spartiate, quoique plus salubre : le ménage à grande eau devait avoir été fait en fin d'après-midi, si bien que les rares taches tenaces qui imprégnaient les meubles, les armoires et le plan de travail métallique ne se voyaient qu'à peine. Wang Fô était d'ailleurs en train de se laver les mains à un robinet rouillé lorsque la belle entra. Il s'agissait d'un homme à l'âge indéfinissable mais assurément vieux, suffisamment petit pour faire un duel de regard avec le bas de la poitrine de Sybille, à la peau si brune et craquelée qu'on aurait dit du vieux cuir. N'arborant plus que quelques poils sur le caillou et dans les sourcils pour toute pilosité, il arborait néanmoins fièrement une blouse ayant connu des jours meilleurs ainsi qu'une vieille paire d'énormes lunettes rondes que même avec la plus grande courtoisie on ne pouvait qualifier autrement que "d'infâmes culs de bouteille lui mangeant la moitié du visage". Visage qui s'était d'ailleurs fendu d'un large sourire aux dents trop blanches et régulières pour être honnêtes lorsqu'il avait reconnu les formes plantureuses de sa cliente.
"Chibi-dono ! Cela fait un moment que mon vieux coeur se languit de ta douce chaleur. Je suppose que tu viens pour ton ami, ton... compagnon", suggéra-t-il en effectuant un geste équivoque de l'auriculaire droit.
Comme à son habitude, le vieux rat avait écorché son nom, incapable qu'il se disait de prononcer correctement Sybille ou même Chardot-dono... ce que l'ex-militaire savait faux, puisqu'elle l'avait déjà entendu s'exprimer aussi bien dans un mandarin très correct que dans un anglais passable. Il fallait croire que cela amusait le vieux débris de l'appeler "mignonne" à tous bouts de champs, ce qui l'amusait elle-même plus qu'autre chose. Avec un grognement, elle déposa Mac Ewenn sur le billard avec autant de délicatesse qu'elle le put et massa un peu sa nuque rendue raide par l'effort.
"Juste un client, vieille loutre. En plus, il avait déjà de la chair fraiche à disposition sans avoir besoin de taper dans la vieille carne."
"Je vois. Au moins n'aurai-je pas de problème pour me faire payer cette fois. Le dernier homme que tu m'as ramené avait la poche tellement plate que j'ai dut lui emprunter un rein jusqu'à ce qu'il me rembourse. Qu'est-ce qu'il a, celui-ci ?"
"Règlement de compte. Il va falloir trancher dans le vif."
"Voyons cela..."
Auparavant bonhomme, l'attitude du médecin changea du tout au tout pour devenir on ne peux plus professionnel : après avoir rajusté ses lunettes, il ôta les bandages avec un doigté expert et n'eut même pas une grimace en constatant l'étendue des dégâts... puis il se mit à palper, tâter, gouter, ausculter le corps entier tandis que Sybille l'observait, jamais tarie d'admiration à son égard. Elle avait connu le vieil homme dans son onsen préféré, où suite à un quiproquo impliquant une savonnette, des lunettes embuées et un raton-laveur, ils en étaient venus à rire ensemble puis à faire connaissance. De fait, le vieux Wang était un ancien médecin de guerre qui s'était reconverti dans le soin des animaux et qui arrondissait ses fins de mois en s'occupant au noir de ceux qui venaient frapper à sa porte à la nuit tombée : acupuncture, chirurgie, hypnose, massage, phytothérapie ancestrale et moderne... les connaissances médicales semblaient sans fin, et plus d'un cas désespéré avait pu revoir la lumière du jour grâce à ses doigts calleux. Sa réputation n'était donc plus à faire, si bien que de nombreux yakuzas, flics verreux ou non et marginaux paumés n'hésitaient pas à aller le voir en cas de pépin, faisant de sa clinique clandestine une sorte de terrain neutre où l'on pouvait venir refermer ses plaies en toute quiétude avant d'aller s'en ouvrir de nouvelles. C'est pourquoi la française entretenait de bonnes relations avec Wang : celui-ci s'avérait à la fois un excellent point de chute pour les occasions telles que celles-ci, doublé d'un informateur de première bourre concernant les petites magouilles en cours dans la ville...informations qu'il échangeait contre des tournées au bar, une invitation dans un petit restaurant de udons ou dans un établissement thermal. En tous cas, ce qui n'avait été au départ que des relations d'affaires teintées d'amusement s'était rapidement changé en une sincère amitié... ou du moins Sybille l'espérait de tout cœur, car il devait s'agir de la seule personne en qui elle avait réellement confiance de ce côté du globe.
"Chibi-dono, tu me l'as amené juste à temps, dit le vieux fou une fois son examen préliminaire effectué. Une heure de plus et cet homme pouvait aller saluer ses ancêtres."
"Cela je m'en doute, vieux crabe... mais peux-tu encore le sauver ?"
" Ton ami a l'air robuste, alors je ne devrai pas rencontrer de complications : une simple amputation devrait suffire. Ton ami devra simplement se payer des mains mécaniques, mais ce n'est pas un drame de nos jours si on a de l'argent. Je lui indiquerai une bonne adresse, si il veut."
"Tu vas pouvoir le lui dire toi-même, je crois qu'il commence à se réveiller."
En effet, l'écossais commençait à papillonner des yeux et à grimacer, signe que son cerveau commençait enfin à sortir des limbes artificielles dans lesquelles il s'était plongé et qu'il ressentait de fait les premières flèches de souffrance que lui décochaient ses membres ravagés.
"Hum, il va falloir que je le rendorme avant qu'il se mette à crier. Je suppose que tu n'es pas partie sans avoir vidé sa pharmacie ? Montre-moi ce qu'il y a, je vais préparer quelque chose pour le rendormir..."
"Ou va chercher le maillet à bœuf, ça ira plus vite."
Tandis que le vieux Wang s'affairait dans son coin, Sybille se plaçat à côté du gisant, prête à le plaquer par les épaules si il tentait quoique ce soit de malheureux... mais bien sûr, son principal désir était de rassurer son protégé, quoiqu'elle ne sache pas trop comment expliquer à un artiste qu'il venait de perdre ses deux outils de travail. Mieux valait d'y aller progressivement.
"Mister Mac Ewenn ? I'm Sybille, your bodyguard... do you remember ? I don't know what happened exactly, but you're severely wounded. We're at a friend's place, a doctor. He'll try to help you and will put you to sleep, for the operation. What do you remember, mister ? Who did you try to call with your phone, at the mansion ?"
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